Véronique Griner-Abraham est psychiatre. Mais elle est aussi écrivaine et conteuse d’histoires, ou plutôt, elle conte les histoires qu’on lui a racontées dans son cabinet. Pendant les 15 ans de sa pratique à Brest, elle a eu la bonne idée d’écouter et d’aimer ses patients, et de nous transmettre leurs histoires de vie, dans « Vieillissimo ».

« J’aime les vieux parce que j’aime les histoires », écrit Véronique Griner-Abraham. Leurs histoires, les vieilles et vieux qu’elle soigne les racontent sans concession dans le « confessionnal » du cabinet psy ou à l’hôpital. Ils se disent parfois crûment, ne se voilent pas la face, racontent leurs amours et leurs révoltes… avec une richesse d’expériences et d’expressions qui fait penser aux meilleurs dialogues des films de Jacques Audiard !

Ainsi, c’est à leur psychiatre, qu’ils racontent ces histoires que souvent on ne veut pas les entendre dire : celles de leurs amours qui naissent à tout âge, comme pour cette dame qui vit en maison de retraite, et vient demander à la psy de « voir son copain »  :

«(…) dans ce genre de maison, si on n’a personne à aimer, on crève. Ce qui est vrai dans la vie l’est encore plus dans cet endroit. Moi, j’ai envie et mon copain, il ne peut plus rien faire, c’est de votre faute ! Vous lui avez donné un médicament et c’est le contraire de ce médicament qu’il lui faut maintenant ! ».

Vieillissimo, ce sont des histoires de vieux couples aussi parfois, des histoires de vie qu’on se dit qu’on n’a pas tout à fait vécue comme on voudrait : « J’ai 78 ans et je me rends compte que je n’ai jamais vécu pour moi. Je me suis occupée de ma mère, de mon mari, de mes enfants et maintenant de ma sœur aînée . Nos entretiens me font du bien, même si je me rends compte que je dois être une patiente décevante. J’essaie pourtant de suivre vos conseils, de sortir (…) »

Des « histoires de fous » parfois quand, à la vieillesse, on ajoute une histoire de maladie psychique. Ainsi, François qui aurait voulu être Clark Gable, et serait devenu un grand acteur s’il n’y avait eu sa maladie, se résume ainsi : « une vie mouvementée par le désir, le désespoir, l’inquiétude, sans avoir les moyens qu’il faut pour être rusé… le plus difficile, c’est savoir se faire une raison… »
Il y a encore des histoires de maisons de retraite, où les personnes âgées, réduites à leur chambre, n’y montrent pas moins qui elles sont : « Il y a les chambres de parfaites ménagères où tout brille, sent l’encaustique, les canevas représentant des roses ou des chevaux encadrés au mur, un couple de mariés dans un cadre ovale (…) il y a les chambres dans lesquelles on suffoque de chaleur, de puanteur, d’ennui (…) et il y a les chambres où on a envie de se poser, parce qu’il fait chaud, qu’on me propose un thé dans une jolie tasse, parce qu’il y a plein de bibelots auxquels la personne tient (…) ».

Enfin bien sûr, les histoires de famille, et le regard des vieux sur leurs enfants, et leurs belles-filles : « Hélène me fait rire avec ses trois belles-filles. Il y a la glamour qui passe ses vacances à se maquiller, l’iPod dans les oreilles, « la fille de la cinglée qui refuse de lui servir un café parce qu’elle vient de balayer sa cuisine, et la maîtresse femme qui était sans doute ce qu’il fallait pour ce fils (…)

Autant d’histoires qui font exister des personnes au-delà de leur âge. Souvent drôles jusque dans la tristesse ou l’amertume qu’elles révèlent, parfois dures, parfois légères, elles dressent un tableau d’un âge de la vie qui, s’il est parfois celui de la lenteur, et de la perte de capacités, est à coup sûr celui du conte et de la transmission. Pour peu qu’on veuille bien encore écouter et entendre, comme Véronique Griner-Abraham, qui conclut ainsi : « Vieillissimo, ce peut être pimpant, piquant, malicieux, drôle, mais ce n’est jamais facile… »

Sandrine Goldschmidt
Vieillissimo, Véronique Griner-Abraham, 2014, Presses de l’Ecole des hautes études en santé publique

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