« Madame, après quarante ans passés ensemble, nous nous étions tout dit ou presque »  cette remarque aurait pu s’adresser à un juge mais ce n’est pas le cas ! Gérard s’exprime en riant, convaincu d’avoir, au moment de la retraite, fait le bon choix avec Chantal, de reprendre le chemin de la fac et bâtir ensemble une nouvelle vie où ils auraient encore tout à se dire.

Au programme du « comment bien vieillir », ils avaient le choix : se reposer, jouer à la pétanque, aller au Louvre, faire du bénévolat. Ils n’hésitent pas longtemps et s’inscrivent à Paris 1er en licence d’Histoire, une passion qu’ils partageaient déjà en mode loisir mais là c’est vertigineux, il y aura des examens, des programmes à suivre, des exposés, des étudiants.

Autant dire que ce n’est pas sans appréhension qu’ils font leur entrée en amphi sous les spots d’une centaine de paires d’yeux qui se tournent vers eux, persuadés que ce sont les profs. Mais eux vont s’asseoir au premier rang, « là où on entend le mieux même si cela fait fayot ! ».  Le ton est donné, ils ne joueront pas la carte du jeunisme et du copinage forcené pour avoir l’air jeune.

Dans des locaux d’une vétusté qui les choque, ils rencontrent des enseignants qui les passionnent. C’est stimulant mais force est de constater pour Chantal que sa  mémoire s’est érodée : « je ne retenais rien, ce que  j’apprenais le soir avait disparu le lendemain, j’avais la musique mais pas les paroles ; c’est seulement après six mois de  gymnastique mémorielle que j’ai retrouvé une mémoire qui fonctionnait normalement ».

La remise en forme est radicale.  Exit la paresse : « le lundi, on se levait tôt ; on avait un cours à huit heures du matin». Le soir, au lieu de regarder la télé ou de surfer sur internet, ils lisent, révisent pour passer les partiels. Ces jours-là : « nous étions sous haute tension, nous devions montrer l’exemple à ces jeunes étudiants, certains menaient parfois deux cursus en même temps, d’autres travaillaient pour financer leurs études. Au final nous étions des privilégiés, pas question de mauvaises notes. Quant aux profs, ils ne faisaient pas la différence, ils fouillaient nos sacs ou nous faisaient remarquer que nous étions assis trop près d’un autre étudiant, comme si on allait tricher ! »

Tous deux réussiront brillamment leur master. Gérard prépare aujourd’hui une thèse de doctorat. Intellectuellement, ils ont réactualisé leurs compétences, engrangé des connaissances. Mais le bénéfice le plus inattendu, c’est d’avoir trouvé des outils efficaces pour vivre la modernité contemporaine sans se sentir écarté socialement, évitant ainsi « la déprise sociale » fréquente au moment de la retraite.

Au contact des jeunes étudiants, ils trouvent  les ficelles du « bien vieillir ensemble ». Perdus au milieu de cette jeunesse, « nous devions faire notre place en tant que vieux car c’est ainsi qu’ils nous voyaient, tout en partageant des activités avec eux. Nous n’avions pas le même âge, mais nous avions le même statut. Cela ne ressemblait ni à des relations parentales ni à des relations amicales, mais à un donnant-donnant ».     

Intuitivement, ils réalisent  que la relation intergénérationnelle consiste à vivre ensemble mais dans la différence sans que les uns ou les autres exercent une quelconque domination : « Petit à petit, les préjugés tombaient les uns après les autres, les jeunes ceci, les vieux cela… On cherchait à se comprendre sans se juger ». On faisait des exposés ensemble. On vivait les mêmes choses mais pas avec le même âge. Les jeunes pensaient que nous savions tout et que nous avions toutes les réponses, et dès qu’un problème survenait ils s’adressaient à nous. De notre côté, nous avons découvert leurs préoccupations.

A travers ces échanges, les barrières de l’âge tombent  et l’amitié devient possible mais pas n’importe comment  : « on s’embrasse, on se tutoie mais je décline les invitations à des soirées, je ne serais pas à ma place ». 

Plus qu’un lifting onéreux, plus que des joggings d’enfer pour s’illusionner d’une jeunesse perdue, ils ont rajeuni leur curiosité, ils ont fait le Grand Huit du retour à l’université, pris des trains fantômes, mangé des barbes à papa tout en grimpant des montagnes russes. D’en haut, ils sont redescendus et tous les deux ont gravi un sommet pour réaliser LEUR VIEILLESSE à eux en restant dans le présent tout en assumant leur âge.

Le couple a aussi prouvé aux jeunes que la vieillesse n’est pas un état, mais une construction vivante, parfois à hauts risques ;  mais que s’inventer en allant au-devant de l’aventure humaine, c’est gagner en plénitude et en plaisir de vieillir.

« Vieillir c’est bâtir », répète Chantal. Leurs deux enfants sont ravis d’avoir des parents occupés et leurs petits-enfants se passionnent déjà pour l’histoire. Gérard et Chantal ont des sujets de conversation pour cinq décennies… Et des centaines d’étudiants sont désormais convaincus que les vieux peuvent s’ancrer dans la modernité et la partager avec eux.

Joëlle Guillais

Vieillir, c’est bâtir