Présupposé : mieux vaut être riche et pas trop malade pour vieillir sereinement outre-Atlantique, alors qu’en Europe, l’Etat providence nous prend en charge à mesure que l’on vieillit. Entre clichés et demi-vérités, qui de l’Europe ou des Etats-Unis s’occupe le mieux de ses vieux concitoyens ? Attention, surprises !

Il y a des images tenaces comme celle d’une Amérique où il n’y a pas de retraite, pas de sécurité sociale, où les seniors ne peuvent compter que sur eux-mêmes, leur famille, leur carabine et leurs investissements dans les fonds de pension – lorsqu’ils ont été en mesure de le faire et s’ils ont su éviter la crise des subprimes. Un pays où les vieux Américains se regroupent dans des résidences fermées, des sortes de Disneyland pour plus de 65 ans, mutualisant les coûts de surveillance, d’entretien, de soin et d’animation : les fameuses « gated communities ».

En face de ce pseudo western seuls contre tous, en Europe ce serait Byzance, l’égalité, la fraternité, la retraite à taux plein à 60-65 ans, la sécurité sociale pour tous, les vacances du troisième âge en autocar, les clubs de rando tous les lundis ou les bingos en maison de retraite avec en bruit de fond les personnages de Plus Belle La Vie qui prennent du poppers.

Evidemment la réalité n’a presque rien à voir avec tout cela : la situation varie d’un pays européen à un autre ou d’un état américain à un autre, et en fonction de la situation et des attentes de chacun.


Les Etats-Unis mieux classés que la France ?!

Le Global Age Watch Index tente de mesurer depuis 2013 la situation des seniors pays par pays. C’est un peu le classement des meilleures destinations de retraite : la Suède et la Norvège dominent largement et sans grande surprise, tandis qu’en bas du classement, se retrouvent l’Afghanistan et la bande de Gaza. Cet index se base sur les revenus des plus de 60 ans, l’espérance de vie et l’espérance de vie en bonne santé, la couverture des soins ou encore l’accès à l’emploi, etc. Et parmi les 20 premiers pays, 14 sont européens. Mais la France ne se classe que 16e quand les Etats-Unis arrivent en 8e position. De quoi secouer quelques préjugés !


Peut-on vraiment se réjouir que les vieux travaillent ?

Pourtant, en y regardant de plus près, cet index renferme quelques ambivalences de taille. Par exemple, il valorise le fait que les seniors aient accès à l’emploi. S’il est vrai qu’un faible taux d’emploi peut souligner une discrimination liée à l’âge et représenter une source de fragilité financière, un fort taux d’emploi peut aussi signifier une nécessité de travailler afin de compenser des pensions de retraite trop faibles ou des frais de santé trop élevés.

Ainsi, les Américains travaillent plus longtemps que leurs homologues européens : 62% des 55 – 64 ans sont en activité contre seulement 40 % en France, et ce n’est qu’à partir de 75 ans que le taux d’activité des Américains devient marginal. Sauf exception, la législation américaine ne fixe pas d’âge limite pour travailler et les pensions de retraite, en dépit d’un régime de base par répartition comme en Europe, sont souvent insuffisantes et dépendent fortement de régimes complémentaires. Les Américains sont souvent contraints de travailler au-delà de 65 ans, et malgré cela, leur situation reste alarmante : 70% des plus de 65 ans ont des revenus inférieurs au revenu médian (soit inférieur à 45 000 euros par an) et 14,6% des plus de 60 ans vivent en dessous du seuil de pauvreté contre 3,9% en France (mais 9,7% en Allemagne…).


En Europe, le système de santé conserve mieux nos vieux

Côté santé, contrairement aux idées reçues, les personnes âgées aux Etats-Unis bénéficient d’une bonne couverture publique, mais 65% d’entre eux déclarent ne pas se soigner ou retarder leurs consultations en raison de problèmes d’accessibilité physique aux soins et d’une méconnaissance concernant les démarches à effectuer pour être pris en charge. Il y a effectivement une différence notable entre couverture santé et accès réel aux soins… Et sur ce registre l’Europe l’emporte haut la main : les Européens peuvent espérer vivre une à deux années de plus en moyenne que les Américains, idem pour l’espérance de vie en bonne santé.
On voit donc bien que le meilleur classement des Etats-Unis comparé à celui de la France laisse planer quelques doutes quant à l’arbitrage…


L’Europe et la France ne sont pas pour autant vieux-friendly

Néanmoins pas de quoi cocoricoter pour autant, car devenir vieux en France reste un sujet tabou.
Pour preuve, une enquête des services de la répression des fraudes françaises rapporte qu’un établissement pour personnes âgées sur deux serait en infraction avec la loi. Il s’agit majoritairement de prix abusifs ou (volontairement ?) peu lisibles. Le coût du logement des seniors s’avère d’ailleurs un réel problème pour de nombreuses familles. En effet, selon l’Observatoire Cap retraite, le prix moyen d’un hébergement en maison de retraite représenterait 106% des ressources mensuelles perçues par un foyer de retraités.


La maltraitance, Europe ou Etats-Unis, même combat

De même, la maltraitance envers les seniors se révèle être un problème très répandu des deux côtés de l’Atlantique. L’Organisation Mondiale de la Santé rapporte par exemple le résultat d’une enquête menée dans des maisons de retraite américaines : 36% des membres du personnel ont dit avoir été témoins au moins une fois de violences physiques infligées à un patient âgé au cours de l’année écoulée ; 10% ont reconnu avoir commis eux-mêmes au moins une fois un acte de violence physique à l’égard d’un patient âgé et 40% ont dit avoir harcelé psychologiquement des patients.

Peu étonnant, face à un tel constat, d’observer de part et d’autre de l’Atlantique les nouveaux vieux et leurs proches s’organiser entre eux : maintien à domicile avec le développement de la e-santé et les réseaux d’aide à la personne, habitat transgénérationnel comme les logements kangourous en Belgique, ou encore les initiatives de foncier solidaire sur le principe des Community Land Trust américains, mais aussi habitat groupé comme les Babayagas à Montreuil (collectif de femmes) ou le regroupement de communautés homosexuelles au fin fond de l’Aude, à Stockholm ou encore à Minneapolis. Au-delà du match des continents, une nouvelle tendance émerge des deux côtés de l’Atlantique, qui colle avec les aspirations sociétales issues de la révolution numérique : on n’attend plus rien « d’en haut » et on s’organise entre soi. Un « Do It Yourself » de la vieillesse qui pose une question cruciale pour les années à venir : celle de notre capacité à repenser les mécanismes de solidarité.

Usbek & Rica

Vaut-il mieux vieillir aux Etats-Unis ou en Europe ?