Alicaments, pains hyper-protéinés, aliments riches en micro-nutriments faciles à mastiquer, recommandations pour manger en fonction de son traitement médical, le marché s’adapterait-il aux personnes âgées ? C’est l’objectif du programme européen de nutrition personnalisée pour les seniors, INCluSilver, coordonné en France par l’association Agropolis International à Montpellier. Enquête.

La nutrition, on le sait, a un impact sur la qualité de vie. Trop grasse ou trop sucrée, elle est source d’obésité et de problèmes associés. Trop pauvre en vitamines, calcium et protéines, elle affaiblit le corps et ses défenses. Mais si de nombreuses campagnes ciblent l’alimentation des plus jeunes ou plaident pour des repas équilibrés, peu de communications, de produits et de services s’adressent aux seniors.

Pourtant les recherches scientifiques le prouvent, avec l’âge les apports nutritionnels recommandés changent et la malnutrition augmente. Elles montrent même que chaque profil de génotype peut influer sur nos besoins alimentaires.

L’alimentation, un secteur prometteur mais peu développé de la Silver Economy

« L’une des premières études européennes à avoir utilisé des informations génomiques a révélé que les conseils nutritionnels personnalisés ont permis aux participants de choisir un régime alimentaire beaucoup plus sain. Cela suggère qu’une nutrition personnalisée pourrait être un moyen durable d’améliorer la santé », notent des chercheurs anglais de l’université de Surrey dans leur étude « European Personalised Nutrition Strategy ».

A ce constat des bienfaits potentiels d’une alimentation personnalisée s’ajoute une réalité démographique forte : la population vieillit.

Aujourd’hui, plus de 18,5% de la population de l’Union européenne est âgée de plus de 65 ans. Un pourcentage qui approchera les 30% en 2050. Un vieillissement qui voit se développer une économie associée, mieux connue sous le nom de Silver Economy. Estimée en 2015 à 3700 milliards d’euros, elle devrait atteindre plus de 5500 milliards d’euros en 2025.

Mais le marché de la nutrition lui, tant en termes de produits que de services associés, n’a pas encore ciblé les besoins spécifiques des seniors. C’est donc pour créer une nouvelle chaine de valeur propice à une alimentation plus personnalisée des seniors (Silver Food), et finalement à leur mieux vieillir qu’INCluSilver a vu le jour.

Projet européen lancé en 2017 pour une durée de trois ans, son objectif est de dynamiser le marché de la Silver Food, en soutenant les projets de start-up et PME issues des secteurs de l’alimentation, de la santé et des nouvelles technologies, réparties dans 9 Etats de l’Union européenne (1) et en facilitant leurs interactions (2).

Nutrition des seniors : quels besoins ?

Dans ce cadre, les acteurs académiques et scientifiques européens engagés dans le projet ont d’abord identifié les besoins spécifiques aux personnes âgées en matière d’alimentation. Objectif : caractériser les attentes en la matière et stimuler l’innovation des PME.

Des besoins qui en fonction du « stade » de vieillissement des seniors ne sont pas les mêmes. « Ainsi les seniors visés par le projet ont été divisés en trois catégories : les jeunes retraités actifs, les seniors fragiles et les seniors dépendants, explique Sabrina Deforge, chargée de mission innovation au sein d’Agropolis International. Les premiers sont encore en forme, exercent des activités, maitrisent leurs achats alimentaires et la confection de leurs plats. Ils sont aussi de plus en plus équipés de Smartphones ou de tablettes, et connectés aux réseaux sociaux. Les deuxièmes ont 70 ans et plus. Ils sont encore relativement indépendants, maitres de leurs achats mais peuvent être fragilisés physiquement ou par une maladie chronique. Les troisièmes, enfin, sont dépendants et accueillis dans des établissements spécialisés. Ces deux dernières catégories sont à ce jour peu acculturées aux outils digitaux ».

Des publics variés donc dont les besoins se différencient en fonction de leur pratique d’activités physiques, de la difficulté à se déplacer, de problèmes de dentition et de déglutition, de faiblesses cardiaques ou de maladies chroniques et traitements associés.

A ces égards, les études scientifiques menées donnent des indices pour une nutrition adaptée aux seniors. La prise médicamenteuse d’abord peut altérer l’appétit, voire interdire la consommation de certains aliments.

Par ailleurs, soulignent les chercheurs de l’Université de Surrey, « si l’apport énergétique est maintenu avec une réduction de la dépense énergétique, la graisse corporelle s’accumule autour des organes du corps. Cette graisse corporelle viscérale augmente le risque de maladies comme le diabète de type 2 dont la prévalence augmente chez les personnes âgées ».

Les recherches mettent également en évidence les interactions entre alimentation et perte de masse musculaire et de la densité osseuse, troubles cognitifs ou risques cardiovasculaires. Et soulignent qu’en vieillissant l’organisme a tendance à moins bien assimiler micro-nutriments, macro-nutriments et vitamines. Résultat le plus souvent, les seniors auront besoin de meilleurs apports en protéines, en oméga 3, en magnésium ou en vitamines C, D et B12.

Enfin, « une considération importante dans les aliments pour adultes ayant des problèmes dentaires consiste à minimiser les repas nécessitant la mastication tout en conservant une teneur en fibres et en protéines », préconisent les auteurs de l’étude « European Personalised Nutrition Strategy ».

Quelles réponses pour des régimes sur mesure ?

En connaissance des besoins alimentaires et des risques associés, les PME et start-up sont donc invitées à innover pour bâtir le futur marché de la Silver Food.

Il est question de produits d’abord. Parmi la vingtaine d’initiatives déjà soutenues financièrement par INCluSilver, figure par exemple une PME hongroise travaillant à l’élaboration et à la commercialisation d’un pain super protéiné. Le projet suédois Veg of Lund vise, lui, à développer des produits nourrissants, sans allergènes, à base de plantes et riches en Oméga-3 adaptés aux besoins des consommateurs âgés. En matière de nutrition, la recherche et le développement font donc la part belle aux alicaments, aliments enrichis en nutriments divers. Ainsi des aliments de consommation courants transformés ou de nouveaux produits viendront-ils enrichir positivement les repas des seniors ou les rendre plus facilement absorbables.

Mais sur ce marché en devenir les nouveaux services et les technologies ont aussi leur place. Un autre projet, venu du nord de l’Europe cette fois, promet de développer des applications pour que les séniors se réapproprient leur alimentation tout en respectant leurs besoins nutritionnels en fonction de leurs pathologies et de leur génotype. Demain, pourraient aussi se déployer, grâce à la multiplication des objets connectés, des systèmes d’auto-contrôle alimentaire pour lutter contre la malnutrition et les risques, forts chez les personnes âgées, de sarcopénie.

Et bien sûr des services de livraison de repas à domicile adaptés auraient aussi leur place.

Pour exister toutefois, le marché de la Silver Food devra s’appuyer sur une communication et un marketing bien pensés. Mais c’est sans doute ici que les difficultés sont les plus grandes. Car si le packaging et la lisibilité des étiquettes sont deux composantes identifiées, sur lesquelles travailler, les arguments manquent pour vendre des produits et services « spécial vieux ».

Ni les seniors dynamiques ou fragiles, ni l’industrie agro-alimentaires ou les commerçants ne sont attirés par cette approche stigmatisante. En revanche, jeunes retraités et personnes plus âgées sont sensibles, comme le reste de la population, à la provenance des produits, ou à la consommation de produits bio ou naturels. Pour surfer sur cette tendance tout en intégrant les besoins nutritionnels spécifiques des seniors, sans doute faudrait-il, sans vendre du rêve, faire preuve d’un marketing au message plus inspirant et lié au bien vieillir. Affaire à suivre.

Usbek&Rica

 

(1) La France, la Suède, le Danemark, l’Irlande, le Royaume-Uni, l’Italie, l’Espagne, la Hongrie et la Grèce.

(2) Pour partager les bonnes idées et soutenir l’innovation collaborative au sein de l’UE, le programme INCluSilver a ouvert une plateforme en ligne baptisée Ideanote, sur laquelle les acteurs économiques, académiques, scientifiques ou publics peuvent interagir au profit de développement de chaine de valeur « Silver Food » :  https://inclusilver.ideanote.io/home

 

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Un régime alimentaire adapté aux seniors : la clé pour bien vieillir ?