Art proche de la bande dessinée dans lequel une succession de photographies agrémentées de textes conduit la narration, le roman-photos redevient grâce à « Pauline à Paris », l’initiative de Benoit Vidal, un art résolument moderne qui pourrait devenir un moyen créatif et ludique de tisser le lien entre les âges de la vie. Ce roman-photos est un voyage au cœur du lien entre les générations. Mots et photos s’entremêlent et composent une fresque de l’intime à transmettre aux générations futures.

Pauline à Paris - Benoit VidalPour incarner ce voyage à travers ses propres racines familiales et à travers plus d’un siècle d’histoire de France, Benoit Vidal choisit la figure de sa grand-mère Joséphine, inoxydable et rieuse centenaire, qui, en dépit d’un corps qui cède, parvient à rester dans sa maison de toujours, située à Rieumes, une bourgade à proximité de Toulouse, entourée de la solidarité de ceux qui l’aiment.

Une centenaire portée par une foi inépuisable en son imaginaire et dotée d’un rare talent de conteuse pour transmettre des histoires. L’histoire dont elle se fait la porte-parole est celle de son amie Pauline, soubrette du début du 20ème siècle montée à Paris pour astiquer les riches demeures contre quelques gages. Jolie comme un cœur, encore empreinte de naïveté provinciale, la jeune fille va au détour des flonflons d’un bal, expérimenter entre les bras d’un professeur d’escrime beau parleur, les premières joies charnelles. Un moment d’égarement qui lui coûtera cher puisqu’elle se retrouvera fille-mère, puis contrainte de placer sa fille Yvette chez une nourrice dans une ferme sordide. Jusqu’à sa rencontre avec un certain Maximilien Révond, un homme d’un certain âge érudit et grand lecteur de Victor Hugo, grâce auquel elle accèdera à une seconde destinée.

Une longue vie, gage d’une seconde chance

Et c’est justement cette seconde destinée à laquelle s’attachent les mots de Joséphine. Une histoire digne du naturalisme à la Zola que la grand-mère de Benoit Vidal raconte, enjolive, s’approprie depuis plusieurs décennies, tant elle en a gardé en elle la force vive. Joséphine donne, par la grâce de ses mots, mieux que ne saurait le faire un manuel d’histoire, une seconde chance à la vie de son amie Pauline. Au fil de ce voyage dans les décennies, c’est aussi sa propre histoire que retrace Joséphine, celle d’un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître mais dont il est indispensable qu’ils se l’approprient pour mieux aborder leur futur. Car comment se construire un avenir tant personnel que collectif sans la transmission par la parole ou l’écrit des histoires ? Histoires de l’intime comme celles ayant trait à la grande histoire, c’est ça aussi, apprendre à bien vieillir tout au long de la vie.

Avec sa gouaille généreuse, ses poèmes simples témoignant de toute l’affection qu’elle porte aux siens, Joséphine n’a jamais laissé place à l’amertume, ni au délitement de la mémoire. Une mémoire qu’elle a entretenue avec l’histoire d’une autre et dont son petit-fils questionne la véracité pour finir par en conclure ce constat : est vraie toute histoire dès lors que l’on y croit. Qu’importe les détails, les dates précises, une histoire s’enracine d’abord dans le cœur et y laisse à tout jamais ses sédiments.

Un bouleversant témoignage d’une grand-mère au cœur de toutes ses vies, celles inventées comme les réelles, qui vous permettra de vous rapprocher de vos aînés afin qu’ils vous narrent à leur tour leurs aventures. Car raconter, c’est laisser une trace, une clé à portée de cœur. C’est vivre encore et pour longtemps alors même que nous ne sommes plus de ce monde.

 

Astrid Manfredi


Informations pratiques :
Titre : Pauline à Paris
Editeur : FLBLB
144 pages couleurs
Paru en août 2015
Prix France : 20 euros

« Pauline à Paris » : tisser les liens de la mémoire