On vieillit pendant des années sans que personne n’y trouve à redire et un jour, paf ! quelqu’un se lève pour nous laisser sa place dans le bus… On vient de basculer, sans s’en rendre compte, dans la case « senior ». Mais au fait, y a-t-il vraiment un âge pour être vieux, et est-ce le même partout ?

Nous l’avions abordé précédemment : l’âge auquel on devient senior est loin d’être consensuel et plus on cherche à le déterminer, plus il semble nous échapper. La façon d’appréhender la vieillesse évolue, en fait, au fur et à mesure que l’on vieillit soi-même, à mesure que l’Histoire de l’humanité progresse ou encore selon la façon dont une société ou une culture perçoit ses personnes âgées.


La théorie de la relativité de la vieillesse

La question « à quel âge est-on senior ? » a été posée à maintes reprises et a donné des résultats différents. Par exemple, en 2015, une étude de TNS Sofres pour Le Parisien, a interrogé plus d’un millier de Français âgés de 55 ans et plus. La réponse moyenne a été : 66 ans. Aux Etats-Unis, un autre sondage similaire du centre Pew Research, en 2009, avait questionné près de 3 000 Américains de 18 ans et plus, et conclu à l’âge de 68 ans.

L’étude de Pew Research rapporte aussi une différence de perception de la vieillesse en fonction de l’âge que l’on a. Ainsi, les personnes de moins de 30 ans et celles qui ont passé 60 ans ont des visions différentes. Il est bien évident qu’à 5 ans, ceux qui en ont 15 nous paraissent déjà très vieux et cette différence de point de vue nous suit à mesure que nous vieillissons. Oui, il y a toujours plus vieux que nous et nous sommes tous le vieux de quelqu’un d’autre.

En outre, le concept même de vieillesse, l’importance et la signification qu’on lui donne, relèvent de la construction culturelle, fluctuant en fonction de l’époque, des pays et des personnes. En Occident, par exemple, la gérontologie et la gériatrie ont été inventées dans les années 1950-1960, nous rappelle Léandre Nshimirimana, Docteur en Psychologie. Auparavant, la vieillesse n’était pas vraiment un sujet ; l’âge conférait plutôt une sorte d’antiquité respectable et l’on restait patriarche ou matriarche jusqu’à sa mort. On parlait alors des Anciens, ce qui n’empêchait pas de parler aussi des « vieillards ». On retrouve cette dualité positif / négatif dans d’autres cultures. Au Burundi, on distingue umutama (un ancien) de umusaza (un vieux). Le premier fait référence à l’expérience et la sagesse, le second à l’usure et à la vulnérabilité. Dans la culture asiatique, influencée par le confucianisme qui impose pourtant le dévouement filial et le respect du plus âgé, la vision négative des personnes âgées s’exprime aussi largement.

Ancien et vieillard seraient finalement les deux faces d’une même réalité universelle, et ce qui changerait d’une culture à une autre serait le rapport de force entre les deux, dépendant de la reconnaissance ou non de l’utilité sociale des plus anciens, comme garant de la mémoire, du savoir et de la sagesse, etc.


Senior, une réinvention de la vieillesse ?

L’émergence du terme « senior », plus positif que « vieux », sans être pour autant aussi vénérable qu’ancien, pourrait témoigner d’une certaine rébellion des nouveaux vieux – la génération des soixante-huitards – qui refuseraient de vieillir au sens négatif du terme. Senior se réfère, en sport et dans le travail, aux performances et à la maturité, en opposition à junior, plus péjoratif que jeune. Les seniors seraient en quelque sorte des « Anciens » modernes…

Ce changement de vocabulaire pourrait en fait souligner, au moins en Occident, un glissement de la perception de la vieillesse d’un état de fait, d’une simple constatation de l’âge objectif du corps par l’ensemble de la société, à un état d’esprit, voire à un statut social revendiqué par ceux qui l’acquièrent, exprimant une volonté de tirer profit de la situation plutôt que de la subir.


Existe-t-il une expérience commune de la vieillesse ?

Si l’âge, la dénomination et la perception de la vieillesse ne sont pas une donnée universelle et immuable, il semble pourtant qu’il y ait une expérience commune qui provoque ce moment de bascule entre l’âge moyen et le grand âge, explique Christian Lalive d’Épinay, docteur en sociologie à l’université de Genève. En effet, il a étudié 130 récits autobiographiques formulés par des personnes âgées de 65 à 80 ans. Il en a conclu que le passage à l’âge senior est consécutif d’une « rupture dans le parcours de vie, une rupture d’un type particulier dans la mesure où elle entraîne non pas le passage d’un état à un autre ou d’une étape à une autre dans le cadre d’un parcours de vie perçu comme “normal“, mais l’exclusion irréversible de la vie normale ». Ainsi, on basculerait dans le monde des seniors par l’expérience que l’on fait d’une forme d’exclusion due à son âge. Cette expérience varie en fonction de sa propre culture, situation ou histoire personnelle. Cela peut être le passage à la retraite, une perte d’autonomie physique, une soudaine incapacité à réaliser ce qu’on faisait avant, etc. L’étude de Pew Research confirme que devenir senior ou être considéré comme senior dépend de facteurs heureux ou malheureux comme devenir grand-parent, ne plus pouvoir conduire, perdre la mémoire, avoir une santé devenue fragile, etc.

Au total, ce qui marque le passage à l’âge senior serait un événement ou une suite d’événements qui se produiraient, disons entre 60 et 70 ans, perceptibles par soi et par les autres, qui nous feraient prendre conscience de l’irréversible avancée de la vie, mais aussi de l’entrée dans un nouveau monde à explorer, avec ses codes, sa temporalité, ses nouveaux espaces d’introspection. C’est aussi le temps de nouvelles responsabilités, celles, par exemple, de témoigner d’un temps que les plus jeunes n’ont pas vécu et qu’il est essentiel de leur transmettre.

 

Usbek & Rica

 

On est toujours le senior d’un autre