Longtemps laissés du mauvais côté de la fracture digitale, les seniors profitent de plus en plus du numérique pour découvrir de nouvelles formes d’apprentissage et sortir de l’isolement. Ils apprennent à vitesse grand V.

L’image du retraité complètement largué par les nouvelles technologies est-elle révolue ? Certaines surprises du quotidien tendent à le démontrer. Jointe par téléphone pour cet article, Marie-Françoise Fuchs, présidente de l’association Old’Up, nous dicte son adresse e-mail : « Entre old et up, il y a un tiret. Vous avez un PC ou un Mac ? Dans ce cas, c’est le tiret du six ».

« Le tiret du six » : une expression que la génération Y a maintes fois entendue. Mais jamais dans la bouche d’une dame de 83 ans… Les temps changent : en 2015, les seniors ont pris un nouveau rendez-vous avec le monde virtuel. D’abord réticents au numérique, ils ont progressivement construit des pratiques numériques nouvelles. Les seniors, dorénavant appelés les silver surfers, ont conquis leurs places dans les réseaux sociaux et les communautés d’apprentissages. Mieux : ils ont même grandement participé à l’émergence d’une offre spécifique de contenu pour leur public.

 

C’est quoi, Facebook ?
Le premier constat, c’est celui d’une explosion des programmes d’initiation au web pour les seniors. Des ateliers collectifs forment des personnes âgées à Skype ou WhatsApp, des jeux vidéos sont utilisés dans les maisons de retraite, des logiciels de stimulation cognitive sont à l’étude… Sans oublier que l’accès aux espaces de formation est facilité, que ce soit dans les universités (comme à l’Université de Noisy-le-Grand, par exemple) ou dans les Espaces Publics Numériques qui fleurissent un peu partout.

La conséquence, c’est que le fossé numérique entre les « vieux » d’avant, et les « vieux » de maintenant, est palpable. Dans le web-documentaire américain « Cyber Seniors Documentary », on suit le parcours d’un groupe de personnes âgées qui découvrent Internet à l’aide de jeunes Américains connectés. Au début du processus, ce n’est pas gagné : la première question d’une retraitée est : « Pouvez-vous nous expliquer c’est quoi ce truc qui s’appelle Facebook et où on doit se faire des amis ? ». Mais à la fin, les seniors rivalisent d’ingéniosité dans un concours Youtube où ils ont tous appris à faire buzzer une vidéo. Surtout, ils ont appris de nouveaux usages, et un nouveau langage.

Cela va même plus loin, puisque le business de l’apprentissage grâce au numérique est exponentiel. Pour preuve, le développement d’une Silver Valley, dont l’objectif est de fédérer, en Île-de-France, une offre commerciale innovante et spécifiquement dirigée vers cette tranche d’âge. « Dans 15 ans, un-e Français-e sur trois aura plus de 65 ans. Il va falloir s’occuper de cette population qui a envie d’apprendre de nouvelles choses », explique Benjamin Zimmer, le directeur de la Silver Valley. « On constate par exemple que la préférence des seniors va en direction des tablettes tactiles. Cela les aide à stimuler l’aspect cognitif. Nous développons également des applications hybrides où un petit-enfant peut envoyer un message à sa grand-mère via WhatsApp, et celle-ci le recevra sur du papier ».

 

« L’image du vieux s’est redorée »
Du coup, il existe chez nos seniors une réelle soif d’apprendre. Et ils en ont les moyens ! Une étude parue dans The Lancet, réalisée par des chercheurs de l’université d’Odense, au Danemark, montre ainsi que les nonagénaires d’aujourd’hui ont des capacités physiques et intellectuelles jamais atteintes par le passé. « L’image du vieux a commencé à changer, elle s’est redorée », raconte Marie-Françoise Fuchs. « Auparavant, on ne parlait que des maladies, des infirmités, mais maintenant on commence à parler de l’appétence de cette génération, qui ne va pas trop mal, à trouver sa place dans notre société ».

C’est la démarche de son association Old’Up, dont le slogan n’est autre que « Plus si jeunes mais pas si vieux » et qui souhaite démontrer que les seniors veulent apprendre pour rester dans le coup. Il y a quelques années, Old’Up s’était notamment rassemblée avec une dizaine d’autres associations de personnes âgées pour publier un manifeste afin de réclamer plus d’ateliers, de formations, de stages… « La société a évolué et on veut suivre. Il faut une prise de conscience collective : il est essentiel de pouvoir se former toute au long de la vie. Il n’y a que 6% de vieux qui sont malades, 94% vont suffisamment bien pour être utiles ! », insiste Marie-Françoise Fuchs.

Résultat : des initiatives similaires ont émergé, comme le Tea Time d’Albertine, devenu entre-temps l’atelier Hype(r)Olds, à la Cantine, où des mamies de plus de 77 ans se transforment en bloggeuses ou film-makeuses. Une exploration des possibilités offertes par le net qui leur sert à gagner en autonomie et surtout à rester en lien avec leurs proches.

Au-delà d’apprendre à se servir d’un ordinateur, l’essai sera transformé si cet apprentissage numérique trouve son utilité dans la vie quotidienne des seniors. L’appropriation réussie sera celle qui favorisera leur qualité de vie, voire qui restaurera leurs capacités de maîtrise sur leurs choix quotidiens. Tout en développant des sociabilités nouvelles et en apportant de nouveaux savoirs. Comme connaître la différence entre le tiret du six et celui du huit…

 

Usbek & Rica

Les meilleurs élèves du numérique