Au Japon, une maison de retraite pour le moins insolite a vu le jour. Le concept ? Susciter l’inconfort de ses occupants pour les obliger à rester en alerte et entretenir leur jeunesse.

Des sols irréguliers, des murs incurvés, des interrupteurs placés dans des endroits peu accessibles et des couloirs qui obligent à se baisser… Bienvenue dans « les lofts du destin réversible », un complexe de résidences pour retraités bâti il y a une dizaine d’années dans la banlieue de Tokyo.

L’architecture contre la mort
Ici, chaque élément a été soigneusement placé pour créer un maximum d’inconfort : l’intérieur comprend une salle à manger entourée d’un mur granuleux et un bureau concave qui ne permet pas la station debout. La chambre et le tatami sont installés dans des pièces exiguës et cubiques, sans aucun rangement possible. Il y a bien une véranda qui permet de profiter de la vue, mais il faut s’abaisser, voire même ramper pour y accéder car la porte est basse et étroite. Quant à la salle de bain, elle contient un lavabo surélevé qui oblige à grimper des marches pour effectuer sa toilette.

Au Japon, on appelle cela une maison obstacle, c’est-à-dire une résidence spécialement étudiée pour que les séniors restent constamment en alerte.
L’ambition de ces habitats : permettre aux plus âgés de conserver toutes leurs capacités physiques et psychiques en les obligeant à solliciter leurs muscles, leur équilibre, leur attention et leurs réflexes.
« Combien de désagréments seriez-vous prêt à supporter, afin de contrecarrer le destin de l’homme qui est d’habitude d’avoir à mourir ? »  A l’origine du concept, on trouve le célèbre architecte Shusaku Arakawa, qui a étudié l’art et la médecine au Japon ainsi que son épouse Madeline Gifs, poète diplômée en physique et en philosophie. Dès les années 1960, le couple a développé une doctrine au carrefour de l’architecture, de la médecine et de la philosophie. Son nom : la théorie dite du « destin réversible ». Ils ont même créé une fondation centrée sur la recherche autour d’une architecture plus saine pour le corps et l’esprit, « l’Architectural Body Research Foundation ». Selon leur dogme, « le fait de garder l’esprit actif améliore la qualité de vie et pour lutter contre la mort, il est fondamental de raviver les sensations et les fonctions dormantes du corps humain ». Le confort dans lequel nous sommes noyés aujourd’hui – et plus particulièrement lorsqu’il s’agit des habitudes de vie des séniors – accélèrerait en conséquence notre déchéance et serait même contre-nature, « car dans la nature, rien n’est plat. »
Si de nombreux philosophes, artistes, écrivains, architectes et psychologues sont séduits par le concept, la plupart des médecins se montrent plus circonspects.

Une attraction touristique
Le projet des lofts du destin réversible a émergé à la fin des années 1990, alors que le couple venait de remporter un concours sponsorisé par la ville de Tokyo pour bâtir un complexe géant de maison de retraite sur 75 hectares. Le prototype en question n’a jamais vu le jour, mais devant l’enthousiasme de certains investisseurs, une version plus modeste est sortie de terre. Aujourd’hui l’immeuble du « destin réversible » s’étend sur trois niveaux et compte en tout neuf appartements d’environ 70 m2 chacun.
Avec son design de maisons de jouets, aux boîtes imbriquées et aux couleurs criardes, le complexe se rapproche plus de l’attraction touristique ou de l’expérience sensorielle que d’une véritable maison de retraite. Administré par la ville de Mitaka, le bâtiment sert de centre culturel et, mis à part quelques rares résidents permanents, on y trouve essentiellement des curieux venus admirer l’originalité du lieu. Des visites guidées et des ateliers sur la thématique de l’architecture corporelle sont régulièrement organisés pour les visiteurs et deux appartements sont même proposés via le site de location entre particuliers Airbnb pour des séjours de courte durée.

Une villa pour rallonger la vie aux Etats-Unis
D’autres tentatives de réalisations ont été effectuées par le couple, la plus célèbre étant la « biocleave house », baptisée aussi « la villa pour rallonger la vie ». Les travaux ont débuté en 2000 à East Hampton aux Etats-Unis. Il s’agit cette fois d’une seule et unique maison. L’intérieur est peint avec pas moins de 40 couleurs pour déstabiliser les occupants, les niveaux sont organisés de façon à donner l’impression d’être dans deux espaces à la fois, les pièces – y compris les sanitaires – ne sont séparées par aucune porte, le sol du séjour est composé d’ondulations et des barres de fer ont été installées pour permettre de s’accrocher à quelque chose en cas de chute. Cette maison, dont les coûts de construction se sont élevés à 2 millions de dollars, n’a jamais pu être achevée : en 2008, le couple a subi une banqueroute après avoir investi la quasi totalité de sa fortune dans les fonds de Bernard Madoff.

Malgré leurs efforts pour défier la mort, Arakawa et Gins sont décédés en 2010 et 2014. Ils étaient respectivement âgés de 72 et 73 ans… Un destin teinté d’ironie quand on sait qu’au Japon l’espérance de vie frôle les 84 ans.

Usbek & Rica

« Maisons obstacles » : le secret de la jeunesse   éternelle ?