Réflexions sur la littérature : existe-t-il une date de péremption des écrivains, à l’identique de celle que l’on trouve sur les produits de la grande distribution ? Au-delà d’un certain âge, l’auteur devient-il une entité obsolète indigne d’être lue ? A voir le sémillant Jean d’Ormesson, sorte de Benjamin Button rajeunissant au fil des années, marivauder à l’occasion de cette rentrée littéraire face à la caméra de La Grande Librairie et répondre avec espièglerie aux questions de François Busnel, on ne peut qu’évoquer la pertinence de cette phrase chère à François Mitterrand : « Il faut croire aux forces de l’esprit ».

Alors que la société de consommation cultive le goût d’un jeunisme tous azimuts, dont elle voudrait affubler nos aînés quitte à les ridiculiser, les romanciers, eux, savourent ce temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître, quand les lilas agrémentaient de leur poésie les injonctions du réel. Disposé à se faire tatouer Louis Aragon sur la peau, à ne plus appréhender la mort puisque conscient que la seule maladie mortelle demeure la vie, Jean d’Ormesson incarne cette juvénilité du cœur. Un cœur frondeur incessamment curieux et prêt à s’émerveiller des évolutions du monde avec une tolérance que beaucoup de primo-romanciers pourraient lui envier.

Aussi l’écriture demeure-t-elle cette foi de l’âme qui résiste au relâchement du corps, et permet à ceux qui la pratiquent de conserver un rapport sensible au monde. Car qu’est-ce que l’écriture, sinon ce désir de restituer des vérités émotionnelles, des flâneries interdites, des amours impossibles ou bien les fugitives saveurs des madeleines…

Mais si Jean d’Ormesson incarne avec jubilation cette figure de l’écrivain nonagénaire soumis à la flamboyance des joutes littéraires, il n’est pas le seul et c’est très précisément ce que démontre le réjouissant essai de Martine Boyer-Weinmann « Vieillir, dit-elle : une anthropologie littéraire de l’âge » paru en 2013 aux Editions Champ Vallon et qui explore les grandes figures de la littérature féminine ayant porté haut et jusqu’à un âge avancé les couleurs les plus engagées de la République des Lettres. En effet, pour de nombreuses romancières de renom, les vertes années ne furent pas celles de la profusion littéraire, mais davantage celles de la mise en place d’un univers dont la flambée sur la page blanche prendra forme plus tardivement et au cœur duquel elles revendiqueront l’éloge de la maturité.
Ainsi croise-t-on, au fil des chapitres, Nancy Huston exprimant la délivrance paradoxale de n’être plus interpellée dans la rue, Nuala O’Faolain dont les héroïnes de papier interrogent la possibilité d’un vieillissement féminin encore désirant dans une Irlande pétrie de rancœurs et de crucifix. Puis surgissent les figures de Marguerite Duras, de Simone de Beauvoir, de George Sand ou de Colette qui firent un pied de nez aux grains de temps dans le sablier et ne cessèrent d’affirmer l’identité féminine à tous les âges de la vie. Comment en effet oublier la magnifique lettre d’amour/rupture que Marguerite Duras adressa à l’âge de soixante-sept ans à son jeune amant Yann Andrea ? « Yann, C’est donc fini. Je t’aime encore. Je vais tout faire pour t’oublier. J’espère y parvenir. Je t’ai aimé follement. J’ai cru que tu m’aimais. Je l’ai cru. Le seul facteur positif qui, j’espère, me fera me détacher tout à fait de toi, c’est celui-là, ce fait que j’ai construit l’histoire d’amour toute seule. Je crois que tu m’aimes toi aussi mais pas d’amour, je crois que tu ne peux pas contenir l’amour, il sort de toi, il s’écoule de toi comme d’un contenant percé ». Un amour encore palpitant des tourments d’une passion que l’image d’Epinal associe aux -à tort- jeunes gens. Mais c’est aux romancières Régine Detambel, Hélène Cixous et Annie Ernaux que l’essayiste consacre ses plus belles pages, rappelant combien leurs mots font l’éloge des sillons de nos peaux, du vieillir soumis aux aléas amoureux, ou encore comment au contact d’une mère quasi centenaire, peuvent surgir des innovations du langage qui transmettent une nouvelle intelligence du monde.

Bien au-delà des fins curatives, l’écriture permet à tous ces auteurs de maintenir une part d’imprévisibilité dans leur existence, de magnifier ce réel qui ne cesse de vouloir soumettre les corps aux fauteuils face aux télévisions. Par la force de leurs mots, les écrivains éloignent les contraintes de l’âge, de la maladie et quêtent ce fragment d’éternité que Régine Detambel nomme avec malice « Les éclats invaincus de bonheur » ou revendiquent à la façon de Noëlle Chaletet « Un corps-stylo fauteur de rythme ».
Aussi, si la valeur littéraire n’attend pas le nombre des années, cette même valeur demeure toujours vivace chez les faiseurs d’histoires car, comme l’écrivit si justement Fernando Pessoa « La littérature demeure la preuve que la vie ne suffit pas », et c’est cette insuffisance même qui permet d’inventer d’autres voyages. Des voyages de voyelles et de consonnes invitant à la seule leçon de vie qui vaille la peine d’être suivie : la créativité sans cesse éveillée et renouvelée.

 

Astrid Manfredi

 

> A lire :
vieillir dit-elleTitre : Vieillir, dit-elle – Une anthropologie littéraire de l’âge
Auteur : Martine Boyer-Weinmann
Editeur : Editions Champ Vallon (17 janvier 2013)
Collection : Détours
Prix France : 19 euros

La littérature n’a pas d’âge