Laissées à l’abandon pour certains, en pleine réminiscence pour d’autres, les notions d’héritage et de transmission soulèvent aujourd’hui de nombreuses questions.

Qu’il s’agisse d’éducation, de famille, ou de la reconnaissance d’un droit des générations futures, notre société contemporaine accorde-t-elle suffisamment d’espace à l’héritage ?

Essayez d’imaginer une civilisation dans laquelle les notions de transmission et d’héritage n’auraient pas d’existence : les nouveaux venus n’hériteraient ni de valeurs, ni de codes, ni même d’un mode d’emploi pour se comporter en société.

Cela semble compliqué à concevoir. Car en effet, la plupart des penseurs s’accordent à dire qu’aucune société ne peut survivre dans la durée, sans héritage.

Une nécessité anthropologique, en somme, que le philosophe Jacques Derrida décrivait à la fois comme un don fait aux jeunes générations mais aussi une dette de ces nouvelles générations aux générations futures : « seul un être fini hérite, et sa finitude l’oblige. L’oblige à recevoir ce qui est plus grand et plus vieux et plus puissant, et plus durable que lui. »

Ainsi, l’héritier doit transmettre à son tour ce qui lui a été transmis, pour permettre à sa civilisation de perpétuer.

 

Penser aux générations futures
Pourtant aujourd’hui, plusieurs voix s’élèvent pour s’inquiéter d’un recul de l’héritage et d’une forme de rupture avec les générations futures. Parmi elles, celle d’Emilie Gaillard, qui enseigne le droit privé, le droit international de l’environnement et les droits de l’homme à Science Po Rennes. La juriste dénonce une société capitaliste qui vit dans l’immédiateté sans vraiment se soucier de ses héritiers : « Sur l’environnement déjà, nous avons un mode de vie extrêmement consumériste qui consiste à exploiter la planète au-delà de ses limites. C’est une situation qui n’est ni durable, ni pérenne car on ampute complètement l’héritage des générations futures. Ensuite, il y a les technologies. Si on regarde par exemple du côté du nucléaire, nous avons fait le choix de créer des dangers presque apocalyptiques pour le bien-être de deux ou trois générations. »

Emilie Gaillard modère toutefois son propos : les plus jeunes semblent prendre conscience de l’importance de l’héritage qui sera laissée aux générations futures – notamment sur les questions environnementales.

 

L’héritage familial réinventé
Si la notion d’héritage peine encore à s’imposer dans la sphère sociétale, on assiste déjà à son retour en force dans des cadres plus communautaires et familiaux.

C’est en tout cas ce qui ressort d’une étude menée il y a quelques années par Claudine Attias-Donfut, Nicole Lapierre et Martine Segalen, toutes trois sociologues, spécialistes respectivement de la famille, de la mémoire et de la parenté.

Selon cette étude, si la famille actuelle ne garantit plus forcément l’hérédité d’un statut ou d’un patrimoine, elle offre à ses membres l’héritage d’une mémoire et d’une culture familiales dans lesquelles chacun puise à sa guise.

Dans le cocon protecteur de la famille, la notion d’héritage s’imbrique ainsi étroitement aux notions d’affect et de choix.

« On pourrait presque dire que la transmission a changé de sens, explique Martine Segalen. Ce ne sont plus les aînés qui imposent les éléments de la transmission familiale selon un plan convenu d’avance, mais les jeunes générations qui vont puiser dans les familles ce qui leur convient pour tisser le lien familial qui leur convient ».

Un héritage à rebours en quelque sorte, dans lequel la hiérarchie des générations disparaît.

 

Usbek & Rica

L’héritage et la transmission en question