Chère Mammy,
Tu nous as quittés il y a bientôt 17 ans. C’était quelques mois avant que je me marie. J’étais venue te rendre visite et t’avais trouvée mal et déprimée. Tu m’avais montré des photos de mon père petit, pendant la guerre, à Soulac, avant que vous soyez contraints de vous cacher des « boches ». Tu devais savoir que le temps t’était compté, et tu voulais aller à l’essentiel. Alors, tu m’as posé la question qu’il fallait, quand je t’ai dit que je me mariais :  « Es-tu heureuse avec lui ? »

Tu n’exprimais pas beaucoup tes sentiments, mais tu savais, de temps en temps, dire, comme cette fois-là, juste ce qu’il fallait. Tu exprimais ainsi l’amour essentiel que tu me portais, comme à tes enfants et autres petits-enfants : tout le monde ne le comprenait pas, mais ce que tu avais à cœur, c’était que nous soyons heureuses et heureux, quels que soient nos choix.

Tu ne parlais pas beaucoup quand tu étais jeune, car on t’avait élevée dans une forme de retrait. Tu étais timide, tu servais les autres, et le bagout était plutôt réservé à ta sœur, l’avocate, féministe, sans enfants, reconnue, admirée, à l’aise dans son rôle et heureuse d’être objet de toutes ces attentions. D’elle bien sûr, je tiens le goût de l’argumentation, et de la défense des femmes.

Tu avais commencé à t’affirmer après ton veuvage, et la mort des plus anciens, trouvant enfin l’espace nécessaire pour t’exprimer. Tu ne parlais pas beaucoup, mais tu savais donc dire ce qu’il fallait au bon moment.

Ainsi, déjà avant l’épisode du mariage, tu avais eu cette phrase qui m’est restée jusqu’à aujourd’hui, et m’a donné une des meilleures leçons de ma vie. J’étais encore ado, nous étions chez toi, et un soir d’insomnie, tu avais allumé la télé, tombant sur le célèbre film du samedi soir de Canal +  … et tu avais dit : « quand on sait comme ça peut être beau l’amour entre un homme et une femme, c’est terrible pour les jeunes de voir ça ». Je ne sais plus si c’étaient tes mots exacts, mais en substance c’est ce que j’ai retenu.

Pour moi qui avait également vu ces images, mais ne connaissait encore rien à l’amour ou à la sexualité, c’était une immense révélation et un formidable soulagement. Apprendre que tu avais eu une sexualité heureuse avec ton mari, mon grand-père que je n’ai pas connu, mort deux mois après ma naissance, cela voulait dire que ton mariage n’était pas arrangé, que tu avais aimé et été aimée, aussi charnellement. Et ta parole, douce, résonnait en moi, pour dessiner la possibilité d’une sexualité qui ne serait pas repoussante, mais désirante et partagée. Tu m’ouvrais le champ des possibles.

Transmettre l’histoire familiale
Il y avait aussi quelque chose de particulier entre toi et moi. Car lorsque j’ai été adulte, nous avons eu une relation directe, plus seulement médiatisée par mes parents. Je n’avais pas besoin de leur  intermédiaire pour aller chez toi, ou décider d’aller te chercher à ta sortie de l’hôpital à 300 km de là, puisque tes enfants travaillaient et n’étaient pas libres. Est-ce pour cela que tu me racontas tant l’histoire de la famille, contribuant à faire de moi une « passeuse » de l’histoire douloureuse de nos ancêtres ?

Le midi du 18 juin 1994, nous étions attablés avec mes parents et mon frère. Tu commenças à raconter la guerre, et je me mis à t’interroger sur ce que tu avais vécu et ressenti pendant cette période. Ce n’était bien sûr pas la première fois que tu en parlais, mais les histoires « connues » de moi et qui se répétaient, ne portaient pas l’empreinte de ton ressenti. M’expliquant que tu veillais à ce que la fenêtre qui permettait de fuir la maison sur un tas de bois par la cour soit toujours ouverte, tu me fis comprendre ta peur quotidienne d’être, toi et tes enfants, « pris », comme l’avaient été ton beau-père et ta belle-soeur.
Ce jour-là, je t’ai écoutée pendant deux heures, j’ai tout inscrit dans ma mémoire. Puis, dès que la conversation fut terminée, je me suis empressée de monter dans ma chambre et de noter dans mon cahier tout ce que tu m’avais dit. C’est probablement de ce premier texte qu’est né quelques années plus tard mon besoin de raconter l’histoire de la famille.

Quelques mots justes, au bon moment, et le cadeau de m’offrir ton ressenti sur les événements si douloureux qui expliquaient aussi notre famille, quand j’y repense, je me dis que c’est aussi beaucoup grâce à toi, que je suis qui je suis aujourd’hui.

Sarah DUMONT

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Lettre à ma grand-mère