Le Jam « Vieillir demain », des 5 et 6 novembre 2015, s’est ouvert sur une matinée de conférences. Pour des baby-boomers qui s’apprêtaient à se projeter dans une nouvelle façon de vieillir, inventive, l’entrée en matière de la première table ronde a été pour le moins décapante : « la bonne nouvelle du matin, c’est que l’humanité va disparaître » a accueilli Pierre Calmard, aux portes de la science-fiction. Spécialiste du digital et passionné de philosophie, l’auteur du livre L’Homme à venir, avait en face de lui Thierry Keller, rédacteur en chef de Usbek & Rica, le magazine qui explore le futur. Entre les deux hommes, le débat est parti loin. Très loin.
[Partie 1 : le point de vue de Pierre Calmard]


« L’espèce humaine va disparaître et ce n’est pas un drame »

Certains des baby-boomers jammers s’étaient-ils préparés à évoquer la question de leurs obsèques lors du Jam « Vieillir Demain » ? La succession, la personnalisation de la cérémonie, le choix de l’ultime demeure… Ces thèmes étaient-ils de ceux qu’ils voulaient oser aborder, pour mieux les réinventer ? Peut-être. Sûrement même. Or, combien de ces jammers s’étaient-ils préparés à la fin de l’humanité ? Certainement peu. Peut-être même aucun d’entre eux. C’est pourtant sur ce thème que Pierre Calmard a donc ouvert le débat, tout en cherchant à nous rassurer : « l’espèce humaine va disparaître et ce n’est pas un drame. » Ce serait plutôt une suite logique, inscrite dans un mouvement naturel vieux de 14 milliards d’années, qui a fait disparaître les espèces et les grandes civilisations les unes après les autres, dans une accélération croissante. Ce mouvement s’est longtemps inscrit dans la physique, puis la chimie, puis la biologie et arrive aujourd’hui à folle allure dans l’âge de la biotechnologie, soit l’implémentation de la technologie, notamment numérique, à l’intérieur même de la biologie. Dans ce mouvement naturel, devenu aussi culturel, « tout va toujours plus vite. » La biotechnologie nous a même fait entrer dans une « énorme accélération de l’Histoire » où, d’après Pierre Calmard, notre fin d’êtres humains est donc prête à sonner.


Nous avons le « pouvoir d’inventer nos propres descendants »

Quel baby-boomer parent, voire grand-parent, n’avait pas imaginé parler de sa relation avec ses enfants, ou petits-enfants, lors du Jam ? Quelle proximité avec les premiers ? Quel rôle joué auprès des seconds ? Des questions naturelles pour évoquer le « Vieillir demain » du point de vue relationnel. Parler de sa descendance devait ainsi paraître une évidence pour les jammers concernés, mais l’envisager comme succédant à l’espèce humaine, qui pouvait s’y attendre ? « C’est la première fois dans l’histoire de la Terre qu’on va avoir la chance de pouvoir inventer nos propres descendants » continuait pourtant à nous chambouler Pierre Calmard, qui nous faisait tout à coup prendre conscience que nous serions peut-être parmi les derniers spécimens de l’espèce 100% humaine. A moins que la technologie finisse aussi par nous rattraper et que nous augmentions nous-mêmes notre corps et notre esprit. Le cyborg, notre descendant, c’est-à-dire nous-mêmes ou notre enfant ou petit-enfant ou arrière petit-enfant, serait en marche, guidé par les grands acteurs du digital, comme Google, Facebook ou Apple, pour ne citer qu’eux. Pour Pierre Calmard, ces grandes plateformes digitales ont pris le pouvoir économique, le contrôle législatif et elles ont donc pris aussi la main sur nous, humains de corps et d’esprit. Résultat ? Nous assistons au « début d’une espèce d’hyper-surveillance corporelle, dont on va tous bénéficier ou que l’on va tous subir », selon le point de vue d’où on se place.


« Le mouvement est irréversible et l’histoire n’a jamais fait de détour »

Des baby-boomers avaient-ils l’intention de défendre le goût du terroir et leur besoin d’authenticité pour se projeter dans le « Vieillir demain » de notre Jam ? Assurément, d’autant que ces valeurs font un retour en force dans notre société. Pierre Calmard paru alors anticiper les objections de ces éventuels réfractaires aux progrès bio-technologiques. Selon lui, d’ici 100 ou 150 ans, nous implanterons des puces connectées aux humains, dès la naissance et même avant, afin de surveiller leur état de santé et leur permettre de vivre 400 ou 500 ans en moyenne. A ce moment-là, Pierre Calmard considère qu’aucun parent ne pourra, au nom du retour à l’authentique, refuser de connecter son enfant sous peine de le condamner à vivre 4 ou 5 fois moins longtemps que ses camarades. Conséquences selon lui : « l’homme à venir devra apprendre à vivre dans une espèce d’hyper-transparence, qu’il faut petit à petit accepter. Tous les fantasmes sur la vie privée sont en train de s’effondrer, parce qu’inévitablement, quoi que vous fassiez, votre vie, petit à petit, va se révéler d’une façon ou d’une autre. » Pourquoi, a-t-il développé ? Parce que l’objectif des grandes plateformes digitales est de numériser toute la vie et le savoir humains. Attention, donc, ce mouvement irréversible ne signifie pas pour Pierre Calmard, qu’il faille faire de l’angélisme vis-à-vis de la technologie mais bien que nous ne pouvons faire preuve d’obscurantisme face à elle. Car si cette dernière va nous permettre d’augmenter notre possibilité de bien-être, elle va aussi créer de nouvelles dépendances et chacun de nous doit donc devenir hyper-vigilant sur la façon dont les grands acteurs du numérique prennent le pouvoir sur nos vies et nos corps. Qu’on le veuille ou non.

« L’espèce humaine va disparaître et ce n’est pas un drame »