Frédérique Lucet est secrétaire générale du réseau Euro Québec de coopération autour de Baluchon Alzheimer. Pour elle, le baluchonnage, qui propose du répit et de l’accompagnement pour les couples aidants-aidés de la maladie d’Alzheimer, est une démonstration en pratique de ce que peut -et de ce que devrait être- le Care.

 

Génération Care : Qu’est-ce qui caractérise « l’éthique du Care » ?

Frédérique Lucet : Dans l’éthique du Care, nous sommes tous précieux et tous vulnérables. Ainsi on ne peut pas sacrifier l’aidant au bien-être de l’aidé. On ne sacrifie pas non plus l’aidant professionnel, en l’occurrence la « baluchonneuse ». Elle est autant porteuse de soutien que vulnérable. Cela induit une relation de travail et un mode de management intéressant et innovant.

Ce qui fait la valeur de l’éthique du Care, c’est donc la reconnaissance et l’acceptation de la vulnérabilité de chacun. Le plus difficile est d’accepter une personne malade ou porteuse d’un handicap telle qu’elle est, avec sa façon d’être et sa façon de vivre, sans vouloir la « réparer » , la « rééduquer » ou la « guérir » mais avec l’objectif de l’accompagner, lui permettre d’accéder à la réalisation de ses droits. Le Care invite à ne pas laisser quelqu’un dans la détresse, mais sans se tromper sur la nature de la détresse. Ce n’est pas la situation de handicap en elle-même qui est détresse et qu’il faut réparer, mais ce sont les conséquences de ce handicap (rejet, exclusion sociale) qui provoquent la détresse et sur lesquelles il faut travailler.


G.C.
: En quoi le baluchonnage est-il une illustration du Care ?

F. L. : Le baluchonnage nous oblige à changer radicalement notre  façon de regarder les situations de vulnérabilité et à porter attention à la qualité de vie, au bien-être et à la qualité des relations entre aidants professionnels, aidants proches et personnes aidées. Pour moi, le modèle du baluchonnage est un bon outil d’identification de ce qu’est le Care, en proposant à la fois du répit et de l’accompagnement pour toutes les personnes concernées.  Il ne laisse personne de côté.


G.C.
: Quels sont les bénéfices du Care ?

F. L. : Quand vous êtes en position d’être soigné, les moments de Care véritable sont les moments les plus forts, porteurs de consolation. Un médecin, par exemple, qui arrive à se mettre en résonance avec le patient dans sa solitude et sa détresse, a un impact thérapeutique qui a une valeur incommensurable. C’est de la consolation au sens le plus fort du terme.

Quand on met en pratique l’éthique du Care, ce que font les baluchonneuses (je le crois), on apprend à se décentrer de son engagement affectif. Il est rendu possible parce qu’il est contenu, et il devient alors un outil de compréhension de la situation. Le modèle du Care défend le fait qu’en étant conscient qu’on est aussi des êtres émotionnels et affectifs, on peut utiliser cette dimension en tant que contribution au travail professionnel. Ce qu’on pourrait appeler « amour » ou « don » dans la relation d’aide différencie radicalement le travail du Care du travail manufacturier. Et c’est justement ce qui échappe à la quantification et à la description des tâches qui crée la valeur dans la relation d’aide. C’est cette dimension humaine, inter-humaine, qui est essentielle dans la perspective du Care.


G.C. : Vous dites, avec Pascale Molinier*, que le Care ne va pas sans conflit, et qu’il est collectif. Que voulez-vous dire ?

F. L. : Les gens qui veulent disqualifier le Care disent parfois que c’est « une affaire de femmes », que c’est « gnangnan » ou idéaliste. En fait, on n’est pas du tout dans un délire ni dans un déni de réalité, mais au contraire il s’agit d’être lucide et modeste parce qu’on connaît les limites de nos capacités d’intervention, et qu’on est attentif à la personne dont on prend soin. On se demande quel est l’effet de notre intervention. Etait-elle adaptée ? Qu’a-t-elle apporté comme soulagement, comme effet de bien-être ? C’est un positionnement très humble.

Dans cette logique, le Care ne va pas sans débat. On n’est pas toujours d’accord les uns avec les autres. Si dans une relation avec la personne aidée, on n’a pas tous le même ressenti, les mêmes résonances, le même regard, les mêmes positions sur ce qu’il convient de faire ou dire, cela nous oblige à apprendre à faire avec les différences. Les différences créent des tensions, mais elles apportent de l’information et de l’imagination au collectif qui accompagne. Le Care se préoccupe aussi du collectif formé par les professionnels, et de celui qu’il articule avec les aidants, les aidés. De la même façon que l’on n’est pas dans une posture d’omnipotence, on ne peut pas être dans une relation seulement duelle.

Le collectif soignant doit écouter les voix dissonantes, écouter les voix des personnes qui n’ont pas forcément de « diplôme » mais qui ont accès à l’information et à l’observation… Si on arrive à faire fonctionner ce travail d’équipe de façon tolérante et créative, cela sécurise les professionnels dans leur relation aux familles et aux personnes accompagnées. On se rapproche alors de l’éthique du Care.

Propos recueillis par Sandrine Goldschmidt

*Auteure de « Le Travail du Care »

Le baluchonnage, une illustration du Care