Une vie d’homme, c’est toute une histoire. Comme tout un chacun, Jean-Claude Charef a vécu des hauts et des bas, des espoirs, des désespoirs, des lignes de départ, des lignes d’arrivée, des stops et des déviations. Un set complet d’événements. Le plus fondateur ayant été cependant sa naissance à Gennevilliers en 1940 dans une famille qui comptera six enfants et dont il sera l’aîné. Ses parents tiennent alors un petit café. Tout le monde travaille. Pas le choix. Le mot s’affiche en grand dans la maison, il colle à la peau de chacun, imprégnant les corps, l’air qu’on respire jusqu’au café du matin qui en a le goût. Dans les chambres à coucher où personne ne connaît la grasse matinée, même le dimanche, il fait office de papier peint.

Le décor est posé. Jean-Claude s’occupe de ses frères et sœurs, aide ensuite ses parents après l’école qu’il quittera pour entrer à l’usine selon l’itinéraire prévu par le GPS du déterminisme social. Cela allait de soi. Comme de donner sa paye à son père et de travailler le week-end pour se faire de l’argent de poche avec lequel il offrira un landau anglais à sa mère lorsque la fratrie s’agrandit.
Dans cette vie laborieuse le service militaire aurait presque fait figure de vacances s’il ne s’était pas trouvé marié et père de famille. Du coup, les années s’empilent les unes sur les autres. Et puis rien ne va plus. Le couple divorce. Jean-Claude assume une pension, s’occupe  aussi de ses deux filles puis s’installe brocanteur à temps plein, sept jours sur sept, douze mois de l’année. Il chine, fouine, cherche la bonne affaire, la merveille. Et parmi les trouvailles que son métier lui permet de faire, il en fait une de taille, une qui n’a pas de prix, une qu’il gardera pour lui : Nicole, rencontrée sur le Clos à Rouen.

Les couleurs du bonheur s’élèvent désormais en arc-en-ciel sur sa vie. Les années passent. Jean Claude ne fait pas attention à ses anniversaires, il vit tranquille et compte bien prendre sa retraite comme les autres. Mais une nuit, patatras… urgences… sirènes, Jean-Claude fait un AVC, pas un petit, un massif.
Il se réveille paralysé, aphasique. Il n’a que soixante-deux ans mais pour les médecins, il est mort ou presque. Lui seul sait qu’à l’intérieur de lui-même, il est encore en vie. Sa compagne ne le quitte plus  mais Jean Claude n’arrive pas à parler. Les mots sont en purée. Les jours passent dans le noir de la peur, le noir de l’horreur de la grande dépendance avant l’âge.
Un matin, il sent des fourmillements le picoter au bout de ses doigts. La vie revient à pas feutrés et du bout des doigts, gagne une main, un bras, puis une jambe. Il se lève. Chancelle. S’agrippe. Retombe. Nicole l’aide. Il souffre, personne ne le comprend, il tombe. Il recommence. Ne se plaint pas. Ce mot est désormais rayé de son vocabulaire. Plus jamais. Il se l’est juré, il ne se plaindra. JAMAIS PLUS.

A la vie qui lui accorde un sursis inespéré, Jean-Claude décide de sourire à perpétuité pour ne pas la contrarier de nouveau ni s’exclure de l’autoroute inhumaine qu’est parfois la société à l’égard des invalides et des vieux. Comprenant que dire sa souffrance au quotidien le condamnerait au parking des handicapés, il hisse ce sourire en un étendard qui flotte autour de lui, même quand il atteint les sommets himalayens de la douleur physique et morale.

Et ça marche. Un sourire appelle un sourire, un outil simple mais lumineux pour maintenir le lien social quand on est vieux ou malade. Du coup c’est avec le sourire qu’il entreprend une longue et difficile rééducation, en fauteuil roulant d’abord, en boitant ensuite et en articulant des mots qui s’attardent dans son cerveau. Il veut vivre. S’occuper de Nicole, sa compagne, la protéger. Plus question de retraite. Ni de repos. S’il s’arrête, c’est foutu, pense-t-il. Le travail s’impose alors en leitmotiv d’autonomie. Au fil des mois et contre toute attente, il recommence « les foires à tout », les brocantes. Bien sûr, ce n’est plus du tout comme avant, mais aujourd’hui à 75 ans, il va jusqu’à Brighton en Angleterre, quitte à dormir dans son camion.

A l’aune de son accident, Jean-Claude sait que « Vieillir est une chance qu’il faut prendre à pleines dents et à pleines mains, quitte à bricoler selon les jours et les situations ». Quitte à continuer de travailler à son rythme. Et Jean Claude a raison car il  n’y a pas de formules magiques pour réussir son parcours vieillesse. « Sur les brocantes le dimanche j’offre à des jeunes gens des objets, des vêtements, des accessoires comme des chapeaux à bas prix qu’ils ne trouvent pas dans les magasins standardisés. Ce sont des trucs du passé, de mon passé. On discute, on échange, on se quitte en souriant. Je gagne un petit peu d’argent et eux sont contents d’avoir fait une affaire. Le  dimanche passe comme un enchantement. » Au final, la retraite, c’est tous les jours dimanche !

Joëlle Guillais

La retraite chapeau(x) de Jean-Claude