Dans le monde de la réflexion sur le vieillissement, Bernard Ennuyer est atypique. De par sa trajectoire : d’ingénieur dans le nucléaire devenu salarié des petits frères des pauvres, puis directeur de services d’aide à domicile et sociologue. Atypique aussi, parce qu’il n’hésite pas à prendre à rebrousse-poil le discours consensuel sur une vision de la vieillesse et des vieux qui est selon lui stigmatisante. Entretien.

Bernard Ennuyer, à 71 ans, est à la retraite. Mais il est loin d’être inactif, contrairement à ce que sa catégorisation par l’Insee pourrait laisser penser. Comme nombre de ses pairs, il est auto-entrepreneur et parcourt la France pour échanger avec les acteurs du vieillissement autour de sa vision à contre-courant du mieux vieillir aujourd’hui et demain. Ainsi, il est très circonspect sur l’orientation que le gouvernement a donné à sa politique sur le sujet, en légiférant et en parlant d’adaptation de la société au vieillissement.


Le vieillissement commence dans le ventre de sa mère

Ne faut-il pas adapter la société au vieillissement ?  Pour le sociologue, « il est évident qu’il faut réfléchir sur la façon dont le fait que les gens vivent plus longtemps modifie les rapports sociaux ». Mais la loi ne définit pas précisément le vieillissement. « En réalité,  dit-il, le vieillissement chronologique commence quand on est conçu dans le ventre de sa mère ». Selon lui, la loi stigmatise les plus de 60 ans en les mettant tous à l’enseigne de la vieillesse : « on envisage le vieillissement sous l’angle de la catastrophe. Parmi les 16 millions de 60 ans et plus, seuls 10% vont mal. En quoi les 90% restant ont-ils besoin d’un projet de loi », s’interroge-t-il ? Pour autant, il ne rejette pas tout dans la loi : l’augmentation de l’Aide personnalisée à l’autonomie ou l’aide aux aidants sont des mesures importantes, mais il regrette le manque de financement et le temps mis pour aboutir.


On ne tombe pas dans la vieillesse par hasard

C’est toute une façon de penser la question du vieillissement qui est biaisée, stigmatisante et peu efficace, estime Bernard Ennuyer. Il se réfère à Anne-Marie Guillemard, sociologue pionnière sur le sujet. « Elle explique très bien qu’on ne tombe pas dans la vieillesse à 60 ans ou à 80 ans mais que c’est le résultat d’un parcours de vie ». Et les gens qui vieillissent mal, les fameux 10%, ne sont pas en difficulté par hasard après 60 ans. Si on n’est pas scolarisé comme il faut, si on a de mauvaises conditions de vie de famille, de mauvaises conditions de travail, on est prédisposé à mal vieillir.


Faut-il alors ne rien entreprendre pour adapter la société au vieillissement ?

« Non, mais tout n’est pas forcément une question d’âge », répond Bernard Ennuyer. Ce qui change, c’est le rapport entre les générations, et l’assignation à un âge spécifique. Il donne l’exemple de ces hommes de 60 ans qui sont pères de jeunes enfants et sont confrontés aux mêmes problèmes que certains hommes de 35/40 ans, et pas du tout à leurs pairs de catégorie d’âge. Ces transformations, la société française a du mal à les accompagner. Un phénomène qui n’a rien de récent, d’ailleurs : « La société française a eu du mal, dès le XVIIIe siècle, à prendre en compte que les gens allaient vivre vieux et que la vie change. Aujourd’hui ça continue ».


Défaire mutuellement les images qu’on a les uns des autres

Faire bouger les choses, changer la façon d’appréhender le vieillissement et la vieillesse, c’est pourtant possible et cela se fait aussi, sans être toujours suffisamment connu. « Il faudrait recenser davantage les très nombreuses initiatives qui existent au niveau local dans toute la France », explique-t-il. Et enfin et peut-être surtout, il faut changer de regard. « Le changement de regard doit se faire à propos de toutes les représentations et images négatives  de l’âge », dit-il.  « La balle est dans notre camp, à nous les vieux. Nous devons éviter d’accréditer ce que l’on dit de nous, dire clairement que nous ne souscrivons pas à l’image qu’on donne de nous ».


Retraités « oubliés et inutiles », vraiment ?

Il faut ensuite que les plus jeunes s’emparent du sujet. « Deux polytechniciens que j’ai rencontrés ont choisi de travailler sur la question de la retraite, publiant en novembre 2015 un livre « les retraités : oubliés et inutiles ? » aux Presses des Mines. Ils mettent en exergue toute la richesse dont se prive  notre société en ne se servant pas de l’expérience de ces gens-là, dans le bénévolat, le tutorat, le parrainage. Il faut mutuellement qu’on défasse les images qu’on a les uns des autres ».

Au fond, Bernard Ennuyer demande que chacun, à chaque âge, soit acteur du changement, d’un changement global vers plus de bienveillance et de solidarité envers les personnes fragiles, changement pour lequel les plus vieux peuvent, doivent être des pionniers.
Et il cite la philosophe Simone de Beauvoir, en conclusion de « La vieillesse » en 1970 : pour changer l’image de la vieillesse dans notre société, disait-elle, il faut changer la vie.  Pour pouvoir traiter en être humain une personne jusqu’au bout de sa vie, il faut qu’elle ait été traitée ainsi toute sa vie. Il est donc temps, toutes et tous, de tous les âges, de se retrousser les manches, pour qu’il en soit ainsi.

 

Sandrine Goldschmidt

La balle dans le camp des vieux