Christophe Trivalle est gériatre à l’hôpital Paul Brousse de Villejuif. Il dirige un service de 60 lits de soins de suite pour personnes atteintes d’Alzheimer. S’il pense que le « Care » est la clé d’un « plus de vie », il estime néanmoins que notre société ne va pas toujours dans le sens du Care.

Comment le Care peut-il aider dans la prise en charge du vieillissement ?

Il y a différentes façons de vieillir. D’abord il y a le vieillissement réussi, pour les personnes qui ont suivi tout au long de leur vie une bonne hygiène de vie : ce sont des personnes qui se retrouvent protégées de la perte d’autonomie. On ne les voit pas en gériatrie, ou alors très tard, quand tout s’accélère.

Il y ensuite ceux qui n’ont rien fait de spécial, qui ont de la chance et qui ont un vieillissement normal.
Enfin, il y a ceux qui n’ont rien fait du tout et qui ont accumulé petit à petit des maladies, et en ont 3, 4 ou 5 à partir de 75 ans. Quand on les prend en charge, c’est qu’ils ont perdu en autonomie. Et nous les voyons rarement seuls. La prise en charge se fait avec l’entourage. Une des formes du Care, c’est donc la prise en charge globale : médicale, psychologique et sociale, qui tient compte des aidants et de tout l’environnement.

Qu’est-ce que le Care pour vous ?

On définit souvent le « Care » comme le prendre soin par rapport au « cure » qui serait la seule prise en charge médicale. En français, le soin veut dire « prendre soin » et « soigner ». Le Care, c’est le prendre soin dans toutes ses dimensions. Pour un malade âgé cela passe nécessairement par la présence d’une équipe, c’est donc de « l’humain ». Il faut du personnel et des interlocuteurs, que ce soit à la maison, à l’hôpital ou en Ehpad.
Des médecins, mais aussi des infirmières, des psychologues, des ergothérapeutes, des kinés, des bénévoles.
C’est tout ce lien social, la parole, l’échange, prendre le temps de rester assis à côté d’une personne, de lui tenir la main. Pour certains malades, parfois il n’est même pas nécessaire de parler, mais simplement d’être là.

Vous parliez des aidants proches : quel est leur rôle dans le Care ?

L’aidant, particulièrement dans la maladie d’Alzheimer, est devenu spécialiste. Le malade a parfois du mal à avoir conscience de sa maladie : le vrai interlocuteur, c’est l’aidant, il fait du bénévolat, tout y passe, sa santé y passe, 24h/24h, 365 jours par an. Il a lui-même besoin d’être aidé et qu’on fasse du Care pour lui.
Le problème, c’est que les aidants proches, surtout quand il s’agit des conjoints, se sentent une obligation de le faire et refusent souvent les aides : ils considèrent que c’est leur devoir.

Comment les soignants peuvent-ils exercer le Care ?

Il faut créer du lien entre les intervenants. Peut-être dans le futur on aura du lien grâce au monde connecté. Il y aura des solutions technologiques pour que la personne dépendante à domicile, si elle est autonome, puisse se servir de sa tablette et faire le lien elle-même. Cela peut aussi être des objets connectés qui lancent des alertes, parce que tel appareil a détecté un problème.

Mais pour l’instant, le lien à faire c’est avec les équipes soignantes. Les infirmières ou aides-soignantes à l’hôpital ou en maison de retraite ont leurs tâches. Mais quand elles « font du Care » en plus, elles prennent le temps de parler avec le malade, de discuter, de connaître ses habitudes. C’est une partie plus difficile à définir sur le papier. Souvent, le manque de personnel fait que cette partie-là du Care, de l’accompagnement, ne peut être faite. Cela frustre les soignants. Ceux qui sont en burn-out, ce sont ceux qui n’ont pas réussi à faire leur métier correctement, jusqu’au Care.

Les soignants doivent-ils bénéficier du Care pour pouvoir l’exercer ?

Les 35 h ont profondément modifié le travail des soignants. Avant, ils ne comptaient pas leur temps. Avec les horaires très pointus, très minutés, le travail est devenu chronométré. Les contraintes budgétaires et temporelles sont anti-Care, car on privilégie la partie « soins » au détriment du relationnel.

On est dans un paradoxe où on demande aux gens de faire de la bientraitance mais on ne leur en donne pas les moyens. Le Care du soignant est nécessaire. Ca veut dire leur proposer une aide psychologique, intégrer des groupes de parole…

Et les nouvelles technologies peuvent-elles aider au Care ?

En ce moment nous essayons le robot Paro. Mais c’est pour un mois, parce que cela coûte très cher ! Nos psychologues ont observé sur certains malades une relation extraordinaire, qu’il pouvait y avoir vraiment une interaction et le robot avait une action adaptée, avait changé son comportement pour s’adapter au malade.

On essaie toutes les solutions. Ca dure ce que ça dure mais c’est déjà un plus de vie pour les malades très atteints. Un plus de vie, c’est ça le Care.

 

Propos recueillis par Sandrine Goldschmidt

C. Trivalle : « Le Care, un plus de vie »