Grand manitou du réel, du politicien dépravé ou du banquier déviant qu’il passe à la moulinette de sa langue acérée, Régis Jauffret revient à ses premiers amours et c’est du côté de l’imaginaire qu’il a laissé dériver sa plume avec ce nouvel opus titré « Bravo ». Un bravo teinté de stupeur, de ceux qu’on prononce du bout des lèvres à l’issue d’un spectacle grinçant dont on se demande s’il sème le chaos ou enchante. Et c’est cette sensation qui affleure à la lecture de ces deux-cent soixante-dix-huit pages au tempo diablement romanesque fragmentées en seize nouvelles dont les héros sont nos aînés.

Inutile de chercher entre les lignes de ce roman à l’arsenic la mamie gâteau qui couvre de baisers ses petits-enfants, ou le papi bricoleur bon pied bon œil, car nos aînés y sont croqués comme des protagonistes incorrects, prêts à tout pour retarder le verdict, la grande faucheuse. Des vieux acariâtres, des vieilles qui ne veulent pas crever, des qui jouent les jolis cœurs entre les bras de naïades bipolaires, des vieux homosexuels à bout de souffle de s’être trop aimés, des grands-parents diaboliques qui organisent un Noël sanglant pour mettre à terre leur progéniture.
Bref, un troisième âge loin de l’image d’Epinal, que l’auteur, armé d’un sens infaillible de la formule, rend attachant en dépit de ses manquements et de ses outrages à la bienséance. En lorgnant par le trou de la serrure, Régis Jauffret nous offre à lire une armada de vieillards désenchantés, aigris par le déclin de leurs carcasses qui n’en auront jamais fini avec leurs névroses et insatisfactions. Des vieux inguérissables de leur enfance et du manque d’amour.

Et ça fait du bien. Car trop souvent la vieillesse est perçue comme un retour inévitable à l’angélisme et il est salutaire qu’un écrivain de la trempe de Régis Jauffret sorte les Tatie Danièle des limbes de l’écran noir pour en faire des êtres de papier capables d’envie, de démesure et de coups bas. Au final, une grande peur collective traverse cette équipée sauvage de vieillards : celle de la mort qui inévitablement finira par gagner la partie.

Soutenu par un verbe réjouissant, ironique et touffu « Bravo » est un roman d’une moiteur singulière et dérangeante qui dresse un portrait tragi-comique de ceux dont Jacques Brel disait « Qu’ils ont peur de se perdre et se perdent pourtant. » Encore une fois,  Régis Jauffret démontre qu’il s’émancipe de la complainte des éternels crédules et c’est avec délectation que l’on suit les tribulations de son troisième âge aux crocs acérés qui refuse l’extrême onction.

 

Astrid Manfredi

« Bravo » de Régis Jauffret
Titre : Bravo
Auteur : Régis Jauffret
Editeur : Seuil
Nombre de pages : 278
Prix France : 20 euros

« Bravo » de Régis Jauffret : l’équipée sauvage du troisième âge