Carole-Anne Rivière, sociologue et psychologue, a écrit avec Amandine Brugière « Bien vieillir grâce au numérique »¹. Dans cet ouvrage, elles font le point sur « les bonnes pratiques » du numérique, et les conditions dans lesquelles il peut aider les personnes âgées. L’essentiel étant d’être dans la co-construction avec les usagers, à l’écoute de leurs besoins, et pas dans l’infantilisation. Entretien.

Distributeurs automatiques de billets, achats par Internet, la personne âgée qui arrive en gare pour préparer son trajet se retrouve parfois démunie, perdue, sans repères. L’automatisation que permet la révolution numérique permet de gagner du temps, d’économiser de l’argent, mais fait-elle perdre de la relation humaine ? Pour Carole-Anne Rivière, le numérique ne s’imposera dans la vie des vieux, que « si les économies qu’il apporte ne font pas l’économie de l’apport spécifique des réseaux, qui est de mettre en lien des humains. Grâce à Internet se crée un lien qui permet d’engager et d’accroître le nombre de contacts physiques, réels. Au-delà de l’image du village planétaire, on s’est rendu compte qu’Internet a vraiment maillé aussi des territoires de proximité et a permis à des communautés de voisins ou de centres d’intérêt d’émerger ». Alors que de nombreux rapprochements humains ne se faisaient plus, ils permettent aujourd’hui à nouveau de se rencontrer les uns les autres.


De nouvelles formes de solidarité émergent

Ainsi, le numérique peut devenir un outil efficace contre l’isolement social, une solitude qui peut être géographique, physique ou affective, et créer de nouvelles formes de solidarité. « Le numérique permet de recréer du tissu social et de l’ouverture vers les autres. Ces usages sont rendus possibles par les réseaux sociaux et les plateformes collaboratives. Les gens s’inscrivent pour échanger entre eux. Aujourd’hui, beaucoup de gens partagent des accès, des coûts au sein d’un immeuble ou d’un quartier. On est à la fois dans une logique d’économie de coûts et d’ouverture vers l’autre, d’accès partagés et aussi de rencontres élargies ».


Pour aider à bien vieillir, le numérique ne doit pas être infantilisant.

Comme le rappelle Carole-Anne Rivière, le vieillissement et la perte d’autonomie sont anxiogènes dans une société qui révère la jeunesse, et peuvent pousser à utiliser les technologies pour éviter tous les risques possibles pour les personnes âgées : « On risque de mettre comme une camisole technologique sur la tête des personnes âgées en leur déniant le droit de faire toutes les choses qui pourraient les amener au risque. Si l’utilisation des objets connectés, des capteurs, conduit à vouloir contrôler les mouvements ou empêcher de faire, alors on contrôle un élan de vie qu’il est fondamental de conserver. Au contraire, le numérique doit -et peut- donner des capacités en plus pour continuer à faire ce que les personnes ont envie de faire plutôt qu’être dans une logique de restriction, de réduction de leur activité au quotidien ».


Continuer à être utile

Le numérique a un fort potentiel d’innovation, en particulier pour ce que Carole-Anne Rivière appelle la coproduction de services. Les utilisateurs ont soit du temps soit envie de se sentir utiles et d’être dans des liens de réciprocité. « Dans des domaines qui touchent à la maladie par exemple, des expérimentations en Angleterre montrent qu’une coordination outillée par le numérique permet de pallier les insuffisances de nos systèmes de santé. En effet, il est de plus en plus difficile de trouver le temps humain de la coordination des soins. On sait de moins en moins accompagner la personne qui vieillit dans sa globalité. Les plateformes numériques peuvent devenir des points de coordination. Les utilisateurs, en racontant leur expérience, en accompagnant des nouveaux arrivants, contribuent à soulager la personne âgée et le malade, et à apporter une dimension relationnelle et sociale au soin. C’est aussi un soutien pour le personnel médical. Cela ne se substitue en rien à ce qui est fait par ailleurs. Ce ne sont que des bénéfices en plus pour tout le monde. Les personnes âgées qui le font se sentent plus utiles, celles qui reçoivent se sentent plus écoutées, entourées et les professionnels sont aussi soulagés de pouvoir mettre en place des vrais systèmes d’accompagnement ».


Inventer de nouveaux modèles de redistribution

Mais Carole-Anne Rivière pense que la co-construction peut permettre d’aller plus loin, de trouver des solutions là où la collectivité cale aujourd’hui : face à l’augmentation de la longévité, il n’y a pas suffisamment d’actifs pour les « inactifs », et on n’a plus les moyens de redistribuer efficacement et équitablement, alors même qu’on est considéré (dans l’entreprise) comme vieux de plus en plus tôt.
Or « les gens sont prêts à inventer d’autres modèles que le payant », avance Carole-Anne Rivière : « On peut rémunérer autrement  grâce au numérique et au partage des données. Par exemple on pourrait imaginer utiliser le temps passé à rendre des services aux autres pour l’aide à domicile, pour conduire une personne qui ne peut se déplacer à un rendez-vous,  dans un « compte-épargne ». Plutôt que d’être payé pour cela, votre mutuelle ou votre assurance pourrait garder en mémoire le nombre d’heures auquel vous avez contribué, et vous auriez alors un crédit-heures pour plus tard, le jour où vous aurez besoin à votre tour de ces services que vous avez donnés. Cela pourrait permettre de penser un modèle valorisant, autrement que par l’argent, et pouvoir ainsi le rendre accessible à tous, pas seulement aux plus riches ».

L’innovation numérique est donc percutante quand elle est en phase avec les besoins, les usages et les transformations de la société. Elle peut ainsi donner du sens à cette tranche de vie supplémentaire que l’on va vivre et qui pour le moment n’a pas été pensée par la société.

 

Propos recueillis par Sandrine GOLDSCHMIDT


¹
Couv fabrique« Bien vieillir grâce au numérique »,
Amandine Brugière et Carole-Anne Rivière
2010
Fypéditions
12,90 euros

Bien vieillir avec le numérique