La première table ronde des conférences du Jam « Vieillir demain » avait projeté sans détour les baby-boomers aux portes de la science-fiction. « L ’humanité va disparaître » avait accueilli Pierre Calmard, auteur du livre L’Homme à venir. Que pensait, face à lui, Thierry Keller, rédacteur en chef d’Usbek & Rica, le magazine qui explore le futur ? Allait-il tempérer cette vision futuriste ou appuyer son caractère inéluctable ? Tandis que chacun reprenait son souffle face au destin annoncé, Thierry Keller démarrait son intervention par une nouvelle phrase choc : « On est tous un peu schizophrènes par rapport à la technologie. »
[Partie 2 : le point de vue de Thierry Keller]


« On est tous un peu schizophrènes par rapport à la technologie »

Issus d’une génération novatrice, tous les baby-boomers conviés à notre Jam avaient une certaine appétence pour les nouvelles technologies, a priori incontournables pour inventer le vieillir de demain. Avaient-ils pour autant imaginé se retrouver, le temps d’un débat, à un carrefour si crucial pour l’humanité ? Se sentaient-ils eux-mêmes dans une forme d’ambivalence vis-à-vis de ces nouveaux possibles ? « Forcément, vivre 500 ans, ça nous stimule et en même temps on ne peut qu’être extrêmement effrayés par cette nouvelle religion » a alors poursuivi Thierry Keller. Une nouvelle religion ? Oui, celle du transhumanisme selon lui, animée par des gens qui veulent devenir l’égal de Dieu. Raymond Kurzweil, ingénieur en chef chez Google et l’un des chefs de file du transhumanisme, prétend d’ailleurs que nous allons tous devenir des « God like », soit des êtres divins. Précurseur de cette ère en création, il travaille déjà à ramener son père défunt à la vie, en intégrant toutes les traces écrites lors de son vivant dans un superordinateur. Ainsi prévoit-il de le retrouver dans une réalité augmentée, virtuelle.


« La Singularité, c’est la rencontre de l’homme avec la machine »

Il paraît que le besoin de spiritualité augmente avec l’âge. Certains des baby-boomers souhaitaient-ils insuffler une dimension mystique dans le Vieillir Demain ? Tous se retrouvaient en tout cas face à une nouvelle religion concrètement déconcertante. Raymond Kurzweil est à la tête de l’Université de la Singularité. Pour lui, selon Thierry Keller, la singularité, c’est la rencontre de l’homme avec la machine. Non pas la rencontre de l’individu avec le robot, mais bien l’injonction de nanotubes, de nanopuces, dans le cerveau humain. « C’est le moment de la scission anthropologique entre deux humanités. » Une humanité qui n’accepterait pas de s’augmenter et voudrait donc s’en tenir à sa condition d’être humain. Et une humanité qui pourrait effectivement vivre 500 ans, voire ad vitam æternam en téléchargeant son cerveau dans un ordinateur quantique ou dans un autre corps « y compris dans un corps animal, pourquoi pas, ou hybride homme-animal ou homme-femme »… Les baby-boomers jammers se sont accrochés et aucun n’a quitté la salle.


« Quand on aime le futur, il faut se garder d’aimer le futurisme »

Combien toutefois ont pensé que décidément, c’était mieux avant ? Une expression que l’on attribue volontiers aux plus âgés dont ils font donc progressivement partie, année après année. Une pensée, s’il y a eu, très vite relativisée par les propos de Thierry Keller, qui préférait être présent ce jour-là, au Jam Vieillir Demain, plutôt qu’être coincé un siècle plus tôt dans les tranchées. « Je préfère la pénicilline, je préfère les anti-douleurs, je préfère le téléphone portable, je préfère cette quête de bien-être » que nous devons donc aux technologies, a alors assuré le rédacteur en chef de Usbek et Rica, une revue pour laquelle demain sera mieux qu’aujourd’hui tandis qu’aujourd’hui est mieux qu’hier. Néanmoins « quand on aime le futur, il faut se garder d’aimer le futurisme. Le futurisme, c’est l’idéologie du futur. » Ainsi, si l’on ne peut que constater qu’il n’y a guère de retour en arrière possible du point de vue technologique, tout n’est cependant pas perdu quant à notre action possible sur le futur lancé par la technologie.


« A nous, êtres humains, de rester des êtres humains »

S’ils en doutaient encore, les baby-boomers jammers, plongés pour deux jours dans l’invention d’une nouvelle forme de vieillir, allaient saisir qu’ils avaient plus que jamais un rôle à jouer dans la société entière. « Ce qui est fondamental dans la grande question technologique, c’est de rester des êtres humains » a marqué Thierry Keller. Et pour cela, nous devons faire bien attention à ce que la technologie soit au service de l’homme et pas l’inverse. D’ailleurs, le mot robot vient du tchèque « robota », qui signifie « corvée ». A cet égard, le conférencier ne croit pas que l’intelligence artificielle nous dominera un jour. Nous devons soumettre la machine tout en conservant notre nature profonde d’êtres humains imparfaits et sensibles. Nous devons pouvoir conserver cette incroyable sensibilité qui fait de nous des êtres à part dans l’histoire des espèces. « A nous, êtres humains, de rester des êtres humains. » Soulagement dans la salle.

« A nous, êtres humains, de rester des êtres humains »